Prêt(e) pour la dernière leçon de Jean-Noël Robert au Collège de France ?

Jean-Noël Robert
Jean-Noël Robert au Collège de France

Depuis 2011, le professeur Jean-Noël Robert tient la chaire de Philologie de la civilisation japonaise au Collège de France.

Elle se consacre à élucider le processus par lequel la culture japonaise s’est élaborée en parallèle, voire en décalage, avec le monde chinois grâce à un travail constant au long des siècles de remodelage des sources chinoises, alimenté par des représentations anciennes et réputées autochtones. Ce processus se justifie doctrinalement par le bouddhisme, dont le modèle de superposition des bouddhas sino-indiens aux divinités japonaises fournit l’idéologie de la relation langagière sino-japonaise.

Jean-Noël Robert, présentation des objectifs de la chaire de philologie de la civilisation japonaise.

Explicitons un peu cette citation.

Les deux aspects du fond autochtone japonais :

  • Une langue sans écriture
  • Des mythes, des dieux et des cultes animistes

Ces deux aspects sont intimement liés l’un à l’autre par des poèmes transmis dans les mythes. La poésie, et plus largement la langue japonaise, se trouvent ainsi sacralisées.

Les deux aspects de l’apport chinois (entre la moitié du VIe siècle et le VIIIe siècle de notre ère pour l’essentiel) :

  • Une écriture idéographique
  • Le bouddhisme (dans sa version polythéiste du Grand véhicule)

Ces deux aspects sont liés dans la mesure où le bouddhisme s’est diffusé au Japon principalement grâce à des textes écrits en chinois.

La greffe du Japon à la sinosphère

L’apport chinois, aussi bien au niveau de la langue qu’au niveau de la religion, bénéficie de plusieurs siècles de maturation. Son excellence « convainc » d’emblée l’élite politique du Japon. La relation sino-japonaise est marquée par la dissymétrie et ne ressemble en rien à une poignée de main entre deux diplomates. Cependant, contrairement à la conquête de l’Amérique par les Européens, cette dissymétrie ne balaye pas la culture autochtone mais féconde de nouveaux développements originaux.

Les deux aspects de la greffe du Japon à la sinosphère :

  • Adoption de l’écriture chinoise, et, parallèlement, détournement des idéogrammes pour une utilisation purement phonétique. Création aux IXe et Xe siècle de syllabaires à partir des idéogrammes détournés afin de pouvoir noter les éléments grammaticaux des phrases japonaises. Maintien d’un double système d’écriture (en chinois et en japonais) sur la longue période, le chinois demeurant l’écriture savante jusqu’au XIXe siècle au moins.
  • Enchâssement des dieux japonais dans le système bouddhique, en tant qu’avatars des dieux du Grand véhicule. Par exemple, la déesse du Soleil Amaterasu est assimilée au bouddha Vairocana. Ce syncrétisme perdure jusqu’à aujourd’hui.

Tout se passe comme si les dieux japonais préservaient de toute influence chinoise un espace à la fois géographique (dans l’enceinte des sanctuaires shinto) et langagier (dans la poésie purement japonaise) permettant à la culture japonaise de mûrir tranquillement à l’ombre de l’élite sinophile. C’est ainsi que les femmes à la Cour de Heian (ancien nom de Kyôto) ont pu développer une littérature en langue japonaise d’un style nouveau, le roman pour femmes, dont le Dit du Genji offre un bel exemple. M. Robert a consacré son cours de 2019 à cette œuvre.

Toutes les leçons de M. Robert sont en accès libre sur le site internet du Collège de France. La leçon de clôture aura lieu en mai ou juin 2022.


Épilogue… la deuxième greffe du Japon

Le cours de M. Robert s’arrête à l’aube de la deuxième greffe, celle du Japon à l’Occident, qui débute au milieu du XIXe siècle. Elle a tout d’abord pris la forme d’un « rattrapage » sur le plan institutionnel, militaire, technologique… Ce rattrapage s’est poursuivi quelque décennies après la Seconde guerre mondiale avec l’adoption d’un régime politique démocratique et le développement d’une industrie et de services de pointe, pour s’achever vers 1995 (selon la chronologie proposée par Kazuhiko Yatabe).

L’avenir nous dira si des phénomènes récents tels que l’anglicisation de la langue japonaise, la vogue mondiale des mangas, de la J-pop et de jeux vidéos Nintendo doivent être interprétés – ou pas – dans le cadre d’un rejet de cette seconde greffe… et s’il faut prendre le mot « rejet » au sens botanique ou médical.

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