Pourquoi la Chine garde-t-elle une dent contre le Japon ?

Les exactions des Japonais en Chine, comme celles des Allemands en France, se sont achevées avec la fin de la Seconde Guerre mondiale, il y a un peu plus de 75 ans, mais à l’autre bout du continent eurasiatique, il n’y a jamais eu de réconciliation dans l’après-guerre. Là-bas, pas de général de Gaulle se faisant sa place parmi les vainqueurs… Il ne restait que deux peuples victimes et « humiliés » : des Chinois victimes des massacres de l’armée japonaise d’un côté, et des Japonais victimes des bombardements américains de l’autre.

Dans sa leçon du 28 janvier 2021 au Collège de France, intitulée Pourquoi la fixation sur le Japon, Anne Cheng tente d’expliquer pourquoi, du côté chinois, ce passé douloureux n’en finit pas de ne pas passer.

Anne Cheng donnant une leçon au Collège de France
Anne Cheng au Collège de France. Cliquez sur la photo pour accéder au site.

Synopsis de la vidéo
accompagné de commentaires personnels en italique

  • En chinois, l’expression « Siècle des humiliations » désigne la période qui commence avec la première guerre de l’opium en 1839 et se termine par la prise de pouvoir de Mao Zedong à l’issue de la guerre civile en 1949. À partir des années 1990, elle est utilisée plus fréquemment dans les discours officiels chinois afin de faire oublier le massacre de la place Tian’anmen de 1989. (1 min 30 s – 3 min)
  • Dans son livre de 2012, Never forget national humiliation, Zheng Wang traite de cette question, en se prévalant du point de vue interne d’un insider, puisqu’il est chinois. (3 min – 5 min 20 s)
    Ce défaut de légitimité des outsiders ressemble à celui des hommes qui parlent du féminisme ou à celui des Blancs qui parlent du racisme. Il est navrant de constater que, même chez les savants, l’émancipation par le savoir et l’empathie n’est plus prise au sérieux et que, quoi qu’ils disent, ils restent assignés à leur origine ethnique, leur couleur de peau, leur orientation sexuelle, etc.
  • La lecture de l’article de 2006 de William A. Callahan, History, identity, and security: Producing and consuming nationalism in China, est précieuse pour faire apparaître ce que le livre de Zheng Weng a d’ambigu : certes le gouvernement chinois du XXIe siècle y est critiqué pour son instrumentalisation de la mémoire historique du Siècle des humiliations, mais il y est complimenté pour son organisation des Jeux olympiques de Pékin et sa grande empathie pour les victimes du tremblement de terre du Sichuan de 2008. Ce livre n’évoque pas les coûts humains considérables du réaménagement de Pékin pour les Jeux olympiques, ni le fait que les bâtiments qui se sont écroulés au Sichuan ne répondaient pas aux normes antisismiques. Il ne parle pas non plus des nombreux épisodes tragiques qui ont eu lieu entre 1949 et 1989 : ni de la campagne anti-droitière des années 1950, ni du Grand Bond en avant et de la famine qui s’ensuit (1958-1962), ni de la Révolution culturelle (1968-1976). Ces omissions coïncident avec celles du gouvernement chinois lorsqu’il invoque la mémoire historique. (5 min 20 s – 9 min 45 s)
  • Le livre de Zheng Weng n’explique pas non plus pourquoi la mémoire officielle et sélective des humiliations donne tant d’importance au Japon, alors que celui-ci n’intervient pas en Chine pendant la première moitié (1839-1894) du Siècle des humiliations. Il est vrai qu’il se « rattrape » par la suite : première guerre sino-japonaise de 1895, invasion de la Mandchourie à partir du 18 septembre 1931, et surtout seconde guerre sino-japonaise à partir du 7 juillet 1937 (incident du pont Marco-Polo), particulièrement meurtrière (au moins 14 millions de morts, et de 80 à 100 millions de déplacés côté chinois) et cruelle (devise de l’armée japonaise : « Tuer tout, brûler tout, piller tout »). La capitulation du Japon en 1945 met fin à cette guerre, mais les massacres qui ont été perpétrés par l’armée japonaise (au premier rang desquels, le massacre de Nankin) font l’objet d’un conflit de mémoire qui perdure jusqu’à aujourd’hui : le gouvernement japonais adopte une attitude négationniste puisqu’il ne les reconnaît pas, tandis que le gouvernement chinois rappelle leur mémoire aux moments opportuns (quand les relations commerciales entre les deux pays se tendent) afin de raviver le sentiment anti-japonais dans la population. (9 min 45 s – 21 min 10 s)
  • En fait, l’acrimonie persistante de la Chine envers le Japon vient du fait que c’est ce petit pays méprisé au bout de l’Orient qui, avec barbarie, a amené la civilisation occidentale des Lumières en Chine. Cette notion moderne de civilisation (文明), dont les Lumières (明) sont constitutives, vient de l’extérieur bouleverser la conception chinoise ancestrale de la civilisation, dans laquelle la Chine, en tant que Pays du milieu, est le cœur – et même le synonyme – de la Civilisation. (21 min 10 s – 26 min)
    C’est dans ce passage qu’apparaît la thèse principale de la leçon, qui la relie au thème général du cours (la civilisation en Chine aujourd’hui). Les amateurs des romans de George Orwell apprécieront les paradoxes : « La barbarie, c’est la civilisation ! Le colon, c’est le vassal ! »
  • Ainsi, vu de Chine et du Japon, les notions de modernisation et d’occidentalisation surgissent d’emblée nouées ensemble. Cette question travaille les nationalistes chinois du mouvement du 4 mai 1919 et fait l’objet du livre Moderne sans être occidental de 2018 de Pierre-François Souyri. Ce livre montre que dans les premières années du « gouvernement des Lumières » (明治, Meiji, 1868-1912), la modernisation du Japon passe par l’occidentalisation, notamment grâce au travail de Yukichi Fukuzawa (1835-1901), auteur de la formule « Quitter l’Asie », à la définition d’un nouvel espace – les Mers orientales – permettant symboliquement au Japon de se dégager de la relation de vassalité par rapport à la Chine, et à un important effort de traduction d’ouvrages occidentaux. (Concernant les caractéristiques de cet effort, se reporter à l’exposé d’Anne Cheng au colloque de rentrée du Collège de France du 23 octobre 2020.) Le composé 文明, issu d’un commentaire du Yi Jing, le Livre des mutations de l’antiquité chinoise, est choisi à cette époque pour traduire la notion occidentale de civilisation. Les victoires militaires du Japon contre la Chine (puissance orientale) en 1895, puis contre la Russie (puissance occidentale) en 1905 signent la réussite de ce processus de modernisation du Japon. (26 min – 48 min 40 s)
    La notion de modernisation aurait gagné à être précisée, car l’ère Meiji est inaugurée par la restauration d’une dynastie héréditaire de droit divin remontant aux temps mythologiques. L’absolutisme qu’abat la Révolution française de 1789 devient-il un trait de la modernité lorsqu’on le retrouve un siècle plus tard dans la constitution de Meiji ?
  • La question de savoir si la Chine est encore une civilisation a été le moteur du cours de cette année. Comme le sujet n’a pas été épuisé, cette enquête va se poursuivre à l’automne 2021. Le cours de cette année a montré que la formule chinoise officielle « Chine : 5 000 ans de civilisation continue » est fallacieuse, aussi bien quant à la durée que quant à la continuité. (48 min 40 s – 52 min 30 s)
  • Présentation du recueil d’articles tout récent Penser en Chine (dirigé par Anne Cheng), qui fait suite à l’ouvrage La pensée en Chine aujourd’hui, de 2007. (52 min 30 s – 1 h 5 min)

Conclusion
Pour terminer sur une note consensuelle, rappelons qu’un bon millénaire avant que le mot « civilisation » n’apparaisse en Extrême-Orient, la chose avait circulé depuis la Chine vers l’archipel japonais, en passant par la péninsule coréenne et la mer intérieure que délimitent les îles de Kyushu, Shikoku et Honshu :

Mon esprit s’ouvre maintenant à des ressemblances imprévues entre la méditerranée japonaise et celle de l’Occident. Comme dans la nôtre, on y trouve de nombreuses îles de pirates, embusquées dans des détroits où l’on pouvait attaquer les navires marchands. On parle encore de ses sirènes d’autrefois, filles des îles qui ensorcelaient les matelots et ne les laissaient pas repartir. Comme dans l’Iliade d’Homère les combats des héros grecs et troyens, ceux des Heiké et des Genji sont devenus dans la littérature japonaise une passionnante épopée. On visite encore les champs de bataille où s’affrontaient les deux clans. On retrouve leurs armes au musée des Armures. Mais surtout, cette Méditerranée orientale a joué dans l’Histoire le même rôle que la nôtre, celui d’un grand couloir où circulait et se développait la civilisation. Pour le Japon, c’est principalement par là qu’il l’a reçue, venant de Chine et de Corée. C’est dans son climat heureux qu’elle s’est adoucie, raffinée, pour fleurir dans les anciennes cités d’art de ses rivages, Kyoto et Nara. René Grousset aimait à parler d’une « Hellade japonaise ».

Robert Guillain, Aventure Japon, Paris, Éd. arléa, 2018, p. 231.

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